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Chanel et les gémeaux

Danse - Jouthe à risque
Isabelle Poulin
Édition du lundi 3 juin 2002

Chorégraphie: Emmanuel Jouthe.
Interprètes: Julie Beaulieu, Caroline Cotton, Philippe Ducros,
Ève Lalonde, Claudia Péloquin.

Chorégraphe invité: Félix Ruckert.
Écriture: Philippe Ducros.
Scénographie: Joël Beaupré.
Lumières: Robert Gautier.


Emmanuel Jouthe est un jeune chorégraphe qui n'a pas froid aux yeux. Celui qui a livré au cours de ses premières années de création des pièces pleines de vigueur gestuelle et aux structures bien définies, s'est lancé ce printemps dans un projet chorégraphique à risque. De la pudeur, comme son titre l'indique, voulait traiter de ce curieux sentiment qui nous habite à des degrés divers en présence de l'autre ou des autres.À la source du projet était présent Felix Ruckert, chorégraphe allemand et complice, qui avait présenté à Montréal Hautnah et Swartz. C'est avec lui que s'est mis en forme M, le premier volet du projet, créé à Berlin et repris il y a un mois à Tangente avec deux interprètes plus jeunes, dont Emmanuel Jouthe qui l'a invité par la suite à créer des tableaux de Chanel. Premier volet, car dans un premier temps, le chorégraphe voulait aborder le thème de la pudeur sous l'angle des rapports parfois ambigus entre les hommes lorsqu'ils investissent le territoire de l'intime. Pari réussi, Emmanuel Jouthe a réussi là à exposer avec, paradoxalement, beaucoup de clarté, la complexité des rapports entre ces deux hommes. Mais plus encore, jamais il ne s'est égaré -- l'écueil était réel avec un thème aussi vaste -- dosant avec finesse la fougue, la rigueur et l'autodérision.

Avec Chanel et les gémeaux -- le chorégraphe aime bien les titres énigmatiques -- Emmanuel Jouthe met en scène ses interprètes fétiches, les femmes de 3 Centauromachia 4, la pièce qui fait sensation depuis deux ans, et un comédien-danseur. Cette fois, la notion d'intimité et la pudeur qui s'y rattache prendront une autre couleur, puisqu'il n'y a plus seulement les spectateurs disposés sur trois côtés qui jouent le rôle de voyeurs, mais les interprètes aussi. La scénographie accroche l'oeil, dès le départ : un tapis rouge, un pot d'eau dans lequel flottent quelques poires qu'une femme assise tout près manipule distraitement, quatre paires de jambes nues émergent d'un grand matelas écru, des dizaines de carafes et de verres alignés le long du mur du fond, des vêtements épars sur le sol. Quand les corps nus se mettent à bouger, que fusent des rires étouffés et que le chorégraphe leur crie des consignes, on comprend que c'est aussi dans l'intimité d'un groupe qu'on est convié. Une intimité à deux pôles : un couple qui se forme, Ève Lalonde et Philippe Ducros, qui invente son propre espace par les mots qu'il prononce et que tous deux couchent sur le matelas, et les trois autres qui elles, semblent plus tiraillées entre la pudeur et le désir de se dévoiler. C'est surtout à elles qu'incombe la partie plus proprement gestuelle de la pièce. La plupart du temps en trio, elles oscillent entre l'abandon ou le besoin de fusion, et le repli, dans des mouvements frénétiques comme sait en inventer Emmanuel Jouthe. À certains moments, comme dans M, ce désir de fusion est dirigé vers quelques spectateurs assis au premier rang avec qui les danseurs établiront un contact visuel ou physique.

C'est une bien curieuse ambiance qui est créée là. Il y a ces corps qui se cherchent, qui se cachent ou se dévoilent, les mots de Philippe Ducros, poétiques ou ironiques, un propos bien cerné sur papier, mais l'ensemble baigne dans une sorte de flou. Dans ce deuxième volet, contrairement à M, les corps semblent bridés par le thème de départ, le
mouvement ne trouve jamais véritablement son rythme et les interprètes, qu'on devine prêtes à bondir et qui trouvent tout de même des espaces de liberté dans les séquences improvisées, ont l'air un peu perdues. Pas facile d'aborder des thèmes aussi vastes que la pudeurÉ et de s'en délivrer lorsque le corps doit parler. Emmanuel Jouthe a tout de même prouvé qu'il n'avait pas peur du risque et de l'expérimentation. On retiendra de ce projet chorégraphique

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