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M

Chaude soirée à Tangente
Stéphanie Brody
collaboration spéciale, La Presse, dimanche 28 avril 2002

Quel bonheur quand la danse nous surprend, nous interpelle et nous fait sourire en venant littéralement nous chatouiller impudiquement le bout de orteils.

Bienheureux le chorégraphe et interprète Emmanuel Jouthe et son acolyte David Pressault qui font vivre aux spectateurs une expérience toute particulière en brisant le fameux quatrième mur, avec un subtil mélange d'humour, d'énergie contagieuse et d'autodérision. Grâce à leur création M, les deux hommes viennent tester les limites de la pudeur et de l'intimité, la leur, en tant qu'interprètes, et surtout la nôtre, en tant que spectateurs.
Pour la cause, le public est installé sur trois côtés de la scène, collé sur l'action. Dans un coin du grand plancher de danse blanc et vide apparaissent les deux danseurs. Immobiles, ils se dévisagent lentement, longuement, s'apprivoisent... Puis tout à coup, sans crier gare, chacun s'élance dans une danse cathartique et frénétique jusqu'à ce que quelque force invisible les pousse invariablement dans les bras l'un de l'autre, en des enchevêtrements impossibles de bras et de jambes.

En partant de cette forme d'intimité bourrue et taquine que vivent les hommes nord-américains entre eux, dans la cour de récréation ou sur le terrain de football, M nous amène dans des zones d'intimité masculine encore inexplorées, des zones de tendresse et surtout d'abandon, où on se colle et où on se regarde franchement dans les yeux. Et, aspect réussi, tout cela se déroule sans jamais vraiment évoquer chez le spectateur la notion d'homosexualité. À preuve, lorsque Jouthe, flambant nu, monte sur la poitrine de Pressault étendu au sol et se déplace sur son corps, le spectateur a bien plus peur de la douleur que l'exercice inflige à Pressault que de la nudité comme telle.

Sous l'emprise de danses superbes de folie et d'abandon, cette intimité ira en grandissant, une intimité que les deux hommes iront promener sans vergogne jusque dans l'espace personnel du public, alors qu'ils s'affalent côté à côte, épuisés mais heureux, sur les cuisses ou les pieds de spectateurs surpris et visiblement excités par cette proximité inhabituelle.

Par ailleurs, jamais dans M, on ne sent que l'intimité est feinte parce que, sur scène, nos deux hommes restent en tout temps eux-mêmes, Emmanuel et David, pour qui, on a peine à le croire, il s'agit ici de la toute première collaboration. M est en fait la première oeuvre d'une série où Jouthe compte explorer la notion de pudeur, une réflexion qui est sans conteste influencée par le travail que Jouthe a effectué auprès du chorégraphe allemand Félix Ruckert et son projet Hautnah.

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